1 Organisé sous un mode narcissique déficitaire, le Moi pervers lutte contre une menace d’effondrement via les procédés du déni et de l’expulsion projective de ses rejetons psychiques les plus toxiques. Ce montage défensif bloquant par-là même tout accès à l’intériorité, le sujet pervers demeura non seulement parfaitement ignorant de sa souffrance, mais il la fera porter à un autre. La structure perverse narcissique, apathique et paradépressive, ne l’est donc qu’à la condition d’un objet – récepteur – délégué à la réussite de l’exportation projective de sa conflictualité.

La relation perverse se caractérise de fait d’un investissement d’objet visant à conquérir et contrôler ce dernier : à l’inféoder à son entier profit narcissique.

et écrit questionnera la perversion narcissique sous l’angle de la relation d’objet, plus principalement celui de la relation conjugale. Le couple que forme un pervers connaît comme particularité d’être, selon Racamier [12] soudé par le narcissisme. Plus précisément, il relève d’une « fusion paradoxale » où à terme deux subjectivités œuvrent pour un seul narcissisme, celui du sujet pervers. Fusion mortifère donc, qui s’organise rapidement sur le mode du sacrifice narcissique du premier au profit du second.

3 Cet angle d’investigation – celui de la conjugopathie perverse – se révèle être une focale d’appréhension privilégiée de la structure perverse narcissique, qui bien souvent reste inaccessible à la clinique de par l’absence de ces sujets dans nos cabinets. En ce sens, si Racamier questionne : « Où rencontrer des pervers (narcissiques) ? Bien peu dans notre bureau : un pervers ne désire se soigner que s’il ne l’est pas suffisamment […] la démarche psychanalytique et la pente perverse sont antinomiques », nous disposons ce faisant d’un formidable matériau clinique sur ce dernier en la personne de son compagnon (majoritairement féminin dans notre clinique). Devenu « complice », pour reprendre le qualificatif d’Eiguer [2] – tant son Moi s’est clivé au fil du temps et de l’emprise perverse, tant il s’est dépris narcissiquement de lui-même au profit de l’objet – il est à appréhender, à terme, comme le véritable « pendant négatif » de la perversion de l’autre.

4 Notre analyse oscillera donc entre ces deux subjectivités, perverse et névrosée, qui parce que narcissiquement fusionnées – rendues interdépendantes – nous permettrons de questionner tout autant la structure perverse narcissique que la décompensation spécifique qu’elle engendre chez son objet. Les dépressions induites par la relation au pervers narcissique obéissent à une logique de démantèlement spécifique du Moi. Elles sont donc porteuses de caractéristiques cliniques et, en ce sens, reconnaissables sur le plan sémiologique.

La conclusion ouvrira sur la question de la prise en charge de ces dépressions induites.

De la perversion narcissique dans ses rapports (défensifs) à l’objet.

Animée par ses failles structurelles, la perversion narcissique trouve sa spécificité relationnelle dans l’investissement hostilement défensif qu’elle va vouer à son objet. L’« hypertrophie défensive » narcissique qui pour Sirota caractérise le Moi pervers assure ainsi la cohésion de cette structure éminemment fragile puisqu’incapable de former une dépression. Il faudrait pour cela, relève Racamier, que le sujet dispose d’un « Moi perturbé, mais cependant assez fort ». Dépourvu et immature, ce Moi pervers ne peut que déléguer à l’extérieur de « lui-même » ses conflits et ses rejetons psychiques les plus menaçants

« (…) exportation d’un affect narcissique intolérable et dénié…. Pour ce faire, faut-il qu’il trouve un objet et surtout qu’il en façonne le Moi afin d’en faire un hôte : un réceptacle psychique permettant tout autant le dégagement – la mise hors de soi – que le déni de sa propre conflictualité.

Cet objet faisant fonction de déversoir narcissique ne sera pas tant investi narcissiquement par le pervers que pour raison narcissique. Asservi pour les besoins homéostasiques du narcissisme pervers – et de fait mis en « fonction d’en soutenir l’économie psychique » – ce Moi-hôte sera, pour et par cela, « dénaturé » et « dénié » dans ses particularités propres. Façonnage pervers de l’objet relevant d’une « déprédation narcissique

Selon le Robert Historique de la langue française : « Pillage,… ».

Déprédation

Une telle opération n’est possible qu’à la condition d’obtenir de l’objet son inclinaison soumise. Le premier temps de la relation d’objet perverse – relevant du procès d’idéalisation amoureuse – sous-tendra l’opération de « soudure narcissique » déjà mentionnée. Opération qui précipite l’annexion perverse du territoire psychique de l’objet : qui potentialise le procédé projectif d’exclusion/exportation de la conflictualité perverse.

Ainsi, souligne Racamier, l’exclusion exercée par l’expulseur hors de sa propre psyché va devenir une inclusion forcée à l’intérieur de la psyché du “portefaix” ».

Ce procédé défensif pervers, proche de l’identification projective de Klein est cependant spécifique car contrairement à elle il n’inclut « aucun retour introjectif » dans le Moi émetteur. En ce sens, ces exportations perverses relèvent – comme Caillot le souligne dans les pas de Racamier – de « l’injection projective ».

Nous comprenons dès lors que ce procédé d’injection projective sans retour introjectif orchestre la singularité de la déprédation perverse.

En refusant au Moi-hôte tout retour quant à ses propres introjectas – cela afin non seulement de s’en soulager, mais aussi d’en verrouiller le déni : d’aller jusqu’à ignorer qu’ils relèvent de son Moi propre – le pervers non seulement lui « dénie » toute altérité narcissique, mais ce faisant, le « dénature » en en lui injectant sans appel ses rejetons psychiques les plus nocifs. 

13 De fait dans la perversion narcissique, l’objet n’est-il – paradoxalement – appelé et séduit que pour être nié. Phénomène qui en soi dépasse l’entendement du névrosé. Sa singularité, sa vitalité, son autonomie narcissique sont vécues comme autant d’interférences conflictuelles parasites entravant, voire menaçant le pervers dans son impériosité narcissique.

14 Répondant de sa seule nécessité, la psyché perverse contamine et enlace son objet dans un mouvement de précarisation psychique grandissante. Elle désorganise son Moi, démantelant ses soutènements narcissiques, le rend confus dans ses éprouvés émotionnels et sème le doute quant à ses perceptions. La disqualification perverse, nous disent Pirlot et Pedinielli [10], « crée une “dé-fantasmatisation”, une “désymbolisation” et détruit les différences entre les registres psychiques (…) ».

15 Le pervers n’est pas par ailleurs sans jouir de l’exercice d’une telle emprise omnipotente.

Dit autrement… l’impératif pervers

16 Il va sans dire que la relation au pervers narcissique est parfaitement corrosive et même pathogène pour son objet. Pour autant force est de constater que le pervers narcissique n’engage pas moins de risque face à l’objet, si d’aventure il décidait de s’en passer ou de ne pas s’en protéger.

17 Démunie psychiquement pour intégrer sa conflictualité, il n’a de meilleur choix défensif que de l’expulser. Si une telle opération nécessite une psyché réceptrice, le Moi pervers n’est cependant pas assez fort et intégré pour faire « avec » la nouvelle charge conflictuelle ainsi générée. L’altérité dont l’autre est porteur – tant dans le champ du désir que du narcissisme – est donc une épreuve dont le déni pervers doit triompher.

18 Viser sa propre immunité conflictuelle (en l’exportant) n’est donc possible pour le pervers qu’au prix d’une immunité objectale : d’une neutralisation de « l’altérité de l’autre ». Le rendant neutre – retirant ce qu’il y a d’objet dans l’objet – le pervers désamorce la plus-value conflictuelle liée au registre symbolique de la castration ; de la vérité du sens et des différences organisatrices (sexuelles, générationnelles…). Sur le champ narcissique, la visée d’une indistinction narcissique de l’objet tend à désamorcer la charge des « conflits envieux », nid de l’hostilité projective fondamentale que le pervers narcissique voue à son objet.

Le noyau envieux de la perversion narcissique

19« L’envie est le sentiment de colère qu’éprouve un sujet quand il craint qu’un autre ne possède quelque chose de désirable et n’en jouisse ; l’impulsion envieuse tend à s’emparer de cet objet ou à l’endommager » [6].

20 En 1972, Meltzer [9] relève la place centrale du conflit narcissique primaire de « l’envie » dans la perversion et insiste sur le fait que « la destructivité [perverse] est sous l’influence massive des sentiments et des attitudes d’envie à l’égard de la bonté, de la créativité, de l’harmonie et de la beauté des objets bons […] ». Prolongeant cet argument, Caillot désigne l’attaque envieuse excessive (qui s’oppose à l’intégration normale de la position schizo-paranoïde) comme le déterminant princeps de la « position narcissique paradoxale » du pervers. L’envie, souligne-t-il, détermine donc le premier pôle de l’oscillation défensive qui teinte la relation d’objet perverse : détruire l’objet pour ne pas en dépendre tout en le maîtrisant pour ne pas le perdre – ne pas s’unir et ce faisant ne pas se séparer. Le transfert pervers, nous dit Caillot, « évite la dépendance à l’objet admiré et aimé par les attaques envieuses en le détruisant, tout en maintenant une relation d’emprise sur l’objet ».

L’envie dans la théorie kleinienne

21 L’envie est un concept biface dans la théorie kleinienne.

22 La première facette de la médaille d’envie réside dans « l’affect hostile » éprouvé projectivement par le Moi à l’égard de son l’objet. L’objet source d’envie est vécu comme un agresseur. Cet affect négatif (cette « colère » contre l’objet chez Klein) n’est autre qu’un représentant psychique traduisant pour le Moi à la fois sa perception d’une insuffisance narcissique que son refus. Citant le dictionnaire un certain Crabb, Mélanie Klein insiste : « l’envie est la souffrance de voir quelqu’un d’autre posséder ce qu’on désire pour soi-même […]. Le plaisir d’autrui tourmente l’envieux qui ne se complaît que dans la détresse des autres. Ainsi, tout effort pour satisfaire un être envieux demeure stérile ».

23 L’envie est par ailleurs un « processus réactionnel de prédation ». Elle ne vise pas seulement comme dans l’avidité à vider l’objet, quitte à le détruire : « Elle tend en outre à [y] introduire tout ce qui est mauvais, et d’abord […] les mauvaises parties du soi, afin de [le] détériorer ou de [le] détruire ». Cette détérioration envieuse de l’objet ne se clôture pas d’elle-même, au contraire, elle impulse la genèse d’une charge conflictuelle nouvelle où se conjuguent poussées anxieuses, pulsions destructrices et tensions avides.

24 L’hostilité fondamentale du pervers envers son objet ne peut donc se tarir dans le temps, mais bien plutôt se crisper, se renforcer. « L’envie » centralise ainsi une réaction conflictuelle en chaîne, insupportable pour la psyché et proche du cercle vicieux.

Le conflit envieux dans la relation d’objet perverse

25 Ce détour métapsychologique nous permet enfin d’éclairer le point où nous voulions en venir pour progresser dans l’analyse de la relation d’objet du pervers narcissique : le conflit envieux gouvernant cette dernière, la psyché perverse n’aura de cesse de s’en défendre. Ces « défenses contre l’envie » relevées par Klein ne sont pas sans donner des airs aux manœuvres perverses que la littérature spécialisée recense. Parmi elles, nous retrouvons l’omnipotence, le déni, le clivage, l’idéalisation de l’objet, la dévalorisation de l’objet, l’activation de l’envie chez l’autre (en faisant valoir ses propres atouts pour renverser la situation), la répression du sentiment d’amour et l’accroissement de haine contre l’objet.

Chronique de l’amour pervers

Séduction narcissique et idéalisation mutuelle : amour pervers et schisme heureux

26 « Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls préoccupés, goûtaient l’un à l’autre, soigneux, profonds, perdus. Béate d’être tenue et guidée, elle ignorait le monde, écoutait le bonheur dans ses veines, parfois s’admirant dans les hautes glaces des murs, élégante, émouvante, exceptionnelle, femme aimée, parfois reculant la tête pour mieux le voir qui lui murmurait des merveilles point toujours comprises, car elle le regardait trop, mais toujours de toute son âme approuvées, qui lui murmurait qu’ils étaient amoureux […] » (Albert Cohen, Belle du Seigneur).

27 Nous notions en introduction la spécificité du couple pervers comme relevant de la fusion, de la « soudure » narcissique. Un tel état de fait s’engendre dans les tous premiers temps de la relation amoureuse perverse. Temps de toute séduction qui conditionne une idéalisation mutuelle, frappée d’un schisme fondamental parfaitement silencieux à ce stade. Le transport amoureux qui s’en dégage chez le névrosé donne l’aspect d’un investissement proche du passionnel et au demeurant parfaitement illustré par le passage clé du roman d’Albert Cohen.

28 La séduction perverse consiste à convoquer, à « appeler » l’objet sous le mode de l’ériger au rang de l’un, de l’élu. Tel est le point aveugle : le point de fantasme d’où le pervers narcissique « ferre » son objet, notamment l’hystérique, tant sa propension est grande à se laisser séduire pour ainsi soutenir son désir du désir de l’autre.

Mégalomanie amoureuse et régression narcissique

29 L’élation narcissico-amoureuse [4]

[4]

« Le pervers laisse miroiter à sa « proie » la possibilité… que le pervers provoque dans les premiers temps relève de la pure « valorisation mégalomaniaque » du narcissisme du Moi-hôte. C’est notamment à grand renfort de séduction narcissique que le pervers construira en son amoureux fasciné son propre culte, jusqu’à être propulsé par celui-ci en lieu et place de son propre « Idéal du Moi ». Freud [4] souligne concernant l’idéalisation amoureuse : « […] le Moi devient de moins en moins exigeant et prétentieux, l’objet de plus en plus magnifique et précieux ; il entre finalement en possession de la totalité de l’amour de soi du Moi ; si bien que l’autosacrifice de celui-ci en devient une conséquence naturelle. L’objet a pour ainsi dire absorbé le Moi ». Il poursuit plus loin : « Toute la situation se laisse résumer intégralement en une seule formule : l’objet s’est mis à la place de l’idéal du moi ».

30 Dès lors, le « point d’origine » qui donne toute sa force à l’emprise perverse dans le cadre conjugal est celui de « l’idéalisation ». L’idéalisation contrarie l’investissement d’objet, qui passe du registre objectal au registre narcissique, relançant par-là même la quête inaugurale du Moi quant à sa perfection narcissique perdue. Que l’objet idéalisé et ainsi fascinant soit investi et mis en place de l’idéal du moi ne signifie pas moins « que l’objet sert à remplacer un idéal du moi propre, non atteint. On l’aime à cause des perfections auxquelles on a aspiré pour le Moi propre et qu’on voudrait maintenant se procurer par ce détour pour satisfaire son narcissisme » [4].

31 La séduction narcissique propulse l’objet hors du champ de l’objectalité, l’attirant vers les voies de la régression et de la dépendance narcissique. Le pervers réussit d’autant mieux une telle opération de ferrage qu’il prend durant cette phase le visage de la névrose [5]

[5]

Le pervers narcissique « amoureux », à l’instar du patient…. Choisi en première instance pour la gratification voire la promotion narcissique qu’il induit chez le pervers, tant sur le plan privé que sur la scène sociale, l’objet sera ainsi partiellement reconnu et même souvent positivement investi car parfaitement toléré sur le mode défensif de « l’idéalisation ». En parallèle, cette promotion narcissique sera renforcée par le culte amoureux que lui voue son objet, valant comme confirmation de son omnipotence narcissique. Reconnu comme bon et forçant la gratitude, l’objet va vite devenir insoutenable pour le pervers.

Idéalisation amoureuse vs idéalisation défensive : le schisme

32 Si, comme Freud nous le dit, le névrosé séduit met l’autre en position d’instance idéale – son Moi vivant l’euphorie narcissique d’un sentiment de complétude inespéré : la levée de la défusion primaire – il convient de noter qu’il n’en va pas de même pour le pervers. Bien au contraire, à la passion idéalisante de l’un répond la satisfaction narcissique de l’autre : le pervers restera toujours son propre objet d’investissement – il n’a d’autre idéal que sa perfection narcissique.

33 En ce sens, bien que mutuelle, l’idéalisation n’est pas réciproque. L’idéalisation amoureuse névrotique donne le change à l’idéalisation défensive perverse. Schisme heureux néanmoins – où l’un veut tout donner tout à un autre qui veut tout prendre – valant lune de miel et point de soudure des deux protagonistes sous la bannière du seul narcissisme pervers. Désormais, l’investissement libidinal du Moi captif ira nourrir les intérêts narcissiques de son objet, dans une formule libidinale où investir l’autre pervers équivaut à s’investir soi-même, idéalisation oblige.

Poussée envieuse et rage narcissique – activation de la déprédation

34 « La défense contre l’envie prend souvent la forme d’une dévalorisation de l’objet […]. C’est ce qui arrive à l’objet idéalisé. La rapidité avec laquelle cette idéalisation s’effondre dépend de la puissance de l’envie [6] ».

35 Un temps second va progressivement advenir tel un courant de fond remontant à la surface. L’idéalisation défensive échouant, l’envie s’instaure entre le pervers et son objet, ouvrant les hostilités en même temps que la voie des angoisses précoces d’union à l’objet et de l’atteinte narcissique. Ce temps de « rage narcissique » (terme que nous empruntons à Kohut) contre l’objet envié activera ouvertement la relation de déprédation perverse. Tout absorbé d’occuper la place de l’objet d’exception, le Moi transi du névrosé restera longtemps insensible – car anesthésié par la séduction – au travail de négation engagé à son endroit par son objet d’amour.

36 Progressivement désorienté par la rage perverse montante, menacé du retrait d’amour par son instance idéale (émergence d’angoisses narcissiques) et atteint dans ses soutènements propres via la déprédation perverse, le Moi névrotique se verra poussé dans des retranchements régressifs le rendant chaque fois un peu plus dépendant et vulnérable. Devenant Moi-hôte, il n’aura cependant de cesse en parallèle que d’essayer de reconquérir l’amour de l’objet idéalisé, autrement dit d’en obtenir la reconnaissance narcissique. L’emprise et l’omnipotence perverse s’exerçant particulièrement à cet endroit, il ne saurait avoir gain de cause. Bien au contraire, à chaque demande d’amour l’idéal du Moi pervers opposera à son objet un savant refus d’investissement, augmentant par-là le conflit narcissique du Moi quant à lui-même : le poussant à constater son insuffisance et renforçant toujours plus son déficit narcissique.

37 Au partir de ce point de basculement de la relation dans le registre du désamour, le Moi névrotique connaîtra un désinvestissement libidinal narcissique croissant et proportionnel à la déprédation (Moi neutralisé/dénaturé) dont il fera l’objet.

38 Ce phénomène aboutit à une sorte de clivage des assises narcissiques du Moi entre l’objet qu’il n’est plus, car par trop dénié et disqualifié dans ses identifications narcissiques, et celui qu’il devient : ce à quoi il est désormais projectivement identifié par le pervers, à savoir une pure carence.

39 Le Moi glisse ainsi insensiblement de la désorientation anxieuse vers le désaveu narcissique.

40 L’un des traits caractéristiques du conditionnement pervers de l’objet est cliniquement perceptible dans les justifications réflexes du sujet quant à ce qu’il énonce, pense ou fait. Anticipant la disqualification qu’il subit au quotidien, il est habité par la crainte de ne pas être cru et/ou d’être mal jugé. Une de nos patientes décrivant une scène de violence conjugale s’étonnait d’avoir ce faisant « l’impression de dire des mensonges » me demandant aussitôt si je la croyais elle ne pu cependant résister au besoin de se justifier.

41 Conditionnement allant aussi de pair avec l’étonnement/soulagement du sujet à ce que l’on saisisse « spontanément » l’objet de son discours : que la vérité du sens soit partagée et par-là même authentifiée. Étonnement redoublé à ce que l’on se souvienne de ce qu’il a dit lors des entretiens précédents : à ce que sa parole ait été entendue, investie et retenue – sans souffrir de distorsions ou d’annulation.

42 L’objet pervers restant fortement idéalisé et désormais porteur d’une promesse nostalgique de complétude narcissique primaire : il continue d’absorber la libido narcissique du Moi ainsi clivé et déserté par lui-même. Au terme de ce second temps, l’idéalisation de l’objet via son investissement narcissique sera de moins en moins porteuse de gratifications narcissiques pour le Moi, générant plutôt des sanctions négatives.

Haine perverse et destruction

43 Ce troisième et dernier temps n’advient pas toujours. Déjà faut-il que l’objet ait pu trouver à persister aux côtés du pervers, et en outre, que le conflit narcissique que ce dernier traverse soit aigu, culminant.

44 La haine perverse prend le pas lorsque la rage narcissique ne suffit pas à juguler les pulsions de destruction, ni à lutter efficacement contre l’angoisse persécutive et dépressive. Durant ce temps, l’emprise perverse est particulièrement acerbe et le contrôle de l’objet quasi total, la jouissance narcissique issue de l’exercice d’asservissement-dégradation véhicule des fantasmes d’omnipotence frôlant parfois la mégalomanie. Ils constituent – avec le renforcement des projections-expulsions toxiques soulageantes – une défense serrée contre la menace dépressive perverse.

45 L’objet est donc durant ce temps plus que jamais assujetti à l’économie psychique perverse, plus que jamais nié, attaqué et intoxiqué : pur ustensile nous dirait Racamier.

46 Narcissiquement brisé, le Moi présente désormais une désorganisation globale palpable, proportionnelle à l’importance de sa régression : la pensée est cotonneuse, altérée par les dénis qui frappent les représentants psychiques et les perceptions du Moi. Elle ne se déploie pas, retombe vite, la trame discursive se conjugue mal au fantasme. Tout seul le sujet « ne sait pas », il doute sur un mode résigné : le Savoir n’est pas pour lui, mais pour le pervers. La fusion frôle ici l’aliénation d’une subjectivité devenue spectrale. Le Moi n’est pas seulement annulé : il est hanté par la psyché perverse, qui le gouverne littéralement. La thymie est pauvre, pesante. La décompensation narcissique sévère conclura bien souvent brutalement ce troisième temps.

47 La vignette clinique qui suit figure quelque peu ce dernier développement. Répondant à une visée illustrative, elle sera, on ne peut plus synthétique et se déclinera en deux clichés d’un même cas, pris en des temps différents. Il s’agit d’une patiente d’environ 36 ans, hospitalisée pour dépression sévère et relevant structuralement du registre névrotique. Son état en début de séjour rend compte d’un anéantissement psychique général assez impressionnant évoquant parfois l’aridité psychique de la psychose. Le sujet est totalement neutre ; comme absent de lui-même, le Moi semble vide de toute émotion, perception ou représentation – écrasé par une thymie dépressive lourde.

48 La patiente n’a spontanément rien à dire sur elle-même, elle ne nourrit aucune attente dans le premier entretien, n’adresse aucune demande, l’investissement d’objet porté à l’autre est quasi nul. Elle engagera un effort pour donner quelques éléments d’anamnèse comme piste explicative de son état, déployant par la suite un constat confus d’échec narcissique – elle « fonctionne mal », « sa personnalité est difficile ».

49 Le point suscitant tout d’abord notre intérêt réside dans l’aspect verrouillé, non discutable des défauts que le Moi s’attribue, résigné. Une seconde atypie réside dans l’aspect désincarné de certaines parties du discours, donnant l’impression que le Moi « se récite ». Désignant cela à la patiente, elle associera sur les reproches que lui fait compagnon quant à son caractère – elle « s’emporterait vite, c’est vrai » – et notamment le fait que selon-lui « elle n’emploie pas spontanément les bons mots pour désigner ce qu’elle veut dire ». Point d’aliénation perverse faisant écho à Racamier : « À mon avis, les psychotiques, réputés pour empêcher autrui de penser, sont des enfants de cœurs à côté des ravages exercée par la pensée perverse ».

50 Totalement aliénée par son objet pervers, parfaitement décompensée narcissiquement, cette jeune femme resta ce faisant prête à lui sacrifier ce qui restait de son Moi dès que l’occasion lui en fût donnée.

51 Cette modalité – sacrificielle – orchestra l’arrêt de sa prise en charge psychothérapique, sur ordre de monsieur qui anticipait le regain potentiel d’une légère autonomie narcissique en son objet. Son emprise omnipotente ainsi menacée, et avec elle son narcissisme, nous fûmes attaqués (l’équipe de soin et certains acteurs en particuliers) – et au passage, il va de soi, disqualifiés dans nos compétences – de « saper tous les efforts qu’il avait déployés depuis trois ans pour réussir à lui faire admettre ce dont elle souffrait en vérité ». Nos conclusions différaient, il va sans dire.

52 Il posa son véto et menaça (ce qui restaura son omnipotence narcissique) si l’on ne respectait pas son opposition à certains soins. Elle devint immédiatement hostile à tous ceux que son objet pervers avait barrés et qui osaient pour un temps aller à sa rencontre : bravant (et entamant au passage) la toute puissance de ce dernier. Insupportable. Ce mouvement hostile qui, durant quelques minutes animait son regard – jusque-là dépourvu de toute vie émotionnelle – était surprenant d’intensité et de présence.

53 L’existence d’un tel élan affectif négatif dénotait le renforcement réactionnel de « soudure » narcissique qualifiant ce couple pervers. « Complice » de la perversion de son objet, puisque totalement habitée par la psyché perverse – totalement identifiée et fusionnée narcissiquement à cet objet – elle cabrait, répondant de l’objet comme d’elle-même (et non plus tant d’elle-même en structure de soins) désormais que la « guerre » était déclarée. Autrement dit, désormais que l’Institution avait été connue, éprouvée par le sujet pervers comme Tiers séparateur orchestrant le projet d’une défusion narcissique menaçante.

54 Ce fantasme de séparation, générateur d’angoisses narcissiques, avait donc auguré un renforcement conséquent du lien pervers à son objet, et ce dernier le lui rendit bien. Cela n’empêchant pas par ailleurs sa déprédation.

Dépressions induites par la perversion narcissique

55 Dans les situations cliniques les plus extrêmes que nous ayons rencontrées, le sujet est à proprement parlé dévasté. Le tableau clinique de dépersonnalisation est parfois spectaculaire et traduit un véritable anéantissement des assises narcissico-identificatoires du Moi. La vie émotionnelle est sidérée, tout comme l’activité fantasmatique. La régression massive n’autorise plus d’investissements objectaux autre que narcissiques, investissements qui – notons-le – peuvent se réduire à être exclusivement portés sur l’objet pervers. Dans un tel cas, l’environnement extérieur n’est accessible au sujet qu’au travers la volonté omnipotente de son objet ; point qui trahit tout autant l’investissement narcissique centripète que le pervers exige de son objet, que le fantasme de toute-puissance qui l’anime. Point rendu réalisable avec le concours du déni qui frappe les perceptions et les émotions du Moi-hôte, ne lui permettant que de douter de lui et de ce qu’il vit, entravant le déploiement d’une pensée propre, et au-delà, la promotion d’une activité de symbolisation/élaboration.

56 Dans ces cas poussés de « mutilation psychique » [7], la décompensation dépressive prendra – y compris pour les sujets névrosés – des traits mélancoliformes. Grunberger [5] illustre la métapsychologie d’un tel précipité morbide : « Qu’une sommation de blessures narcissiques intervienne sur un mode un peu précipité, ou qu’une unique, mais massive frustration narcissique frappe subitement le sujet avec un impact particulier, et le processus de désinvestissement du Moi revêtira un caractère quantitativement et qualitativement si important que le Moi ne pourra plus y faire face avec son arsenal habituel. Nous assisterons alors au passage de la dépression névrotique à la dépression grave ou mélancolique ». Il n’est pas rare que le risque suicidaire de ces sujets s’augmente, de fait, d’un fantasme de fusion d’avec l’objet pervers, plus que jamais idéalisé.

57 Grunberger synthétise au plus près la chronique narcissique funeste déployée contre le Moi durant la phase de « haine » perverse. L’atteinte fatidique portée au Moi peut prendre plusieurs visages et des formats d’impact différents, elle relève néanmoins toujours d’un mouvement excessif inopiné et dépassant l’entendement du Moi. Cette atteinte agirait telle une crise d’épilepsie narcissique. Un impact narcissique X, unique mais « excessivement significatif du Moi » lui-même : touchant donc au noyau signifiant de son organisation narcissique, engendrerait (telle une onde de choc) une crise narcissique plus vaste causant la faillite des investissements. Pour de notre patiente, sa décompensation s’était jouée sur la disqualification-annulation radicale de son narcissisme maternel. À l’occasion du diagnostic du trouble manifesté par leur enfant, le compagnon pervers en avait non seulement « reconnu » sa compagne comme entièrement responsable-coupable – l’érigeant (injection projective) au statut négatif de parent pathogène, toxique – mais il en avait déduit au passage la « preuve » de son incapacité maternelle totale et définitive. L’opération perverse s’était soldée par un déni de reconnaissance du statut maternel : « Désormais, c’est lui qui s’occuperait de l’enfant ». Disqualifiée depuis longtemps dans ses autres registres narcissiques, son réservoir libidinal (valant noyau de ses assises) se situait dans l’être mère. La mise en faillite du Moi : sa décompensation narcissique fût quasi immédiate.

58 Dans la dépression induite par la perversion narcissique, l’état de dévastation psychique et le contact que manifeste le patient n’est pas sans donner, de façon parfois troublante, des airs à la mélancolie. À l’instar de la mélancolie, la dépression narcissique induite rend compte d’un Moi narcissiquement vide, porteur d’une estime de soi quasi nulle et réagissant à la perte, ou au retrait d’amour de l’objet, comme relevant d’une perte de soi.

59 Ainsi, dans la phase critique, les expressions morbides convergent énormément.

60 Cependant, contrairement à la mélancolie : non seulement cet investissement narcissique de l’objet est obtenu artificiellement, mais surtout c’est ici l’objet lui-même qui est l’agent, le facteur du désinvestissement narcissique du Moi. Dans la dépression induite, l’objet n’a jamais soutenu ou compensé le Moi. Une fois passée la phase de l’élation narcissique amoureuse, l’objet pervers n’a jamais travaillé qu’au renforcement progressif et inéluctable du déficit narcissique de l’autre, lui retirant progressivement son amour, son intérêt et en parallèle le prenant activement à défaut. Dans la dépression narcissique, le point décompensation intervient lors d’une ultime disqualification significative, portée tel un coup de grâce dans un contexte d’épuisement narcissique du Moi.

61 Le facteur morbide ne se situe donc pas pour le déprimé narcissique dans l’identification du Moi à son objet perdu. La séduction narcissique qu’il subit encore et toujours le pousse à croire que tout espoir n’est pas perdu d’obtenir l’amour de l’objet. La qualité de la plainte illustre d’ailleurs ce point de divergence clinique : au sentiment de culpabilité accrue mêlé d’autoreproches hostiles de la mélancolie répond l’affirmation intégrative et douloureuse d’un Moi résigné à son insuffisance. Par ailleurs, si comme le souligne Freud [3] « Dans le deuil le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le Moi lui-même », dans la dépression induite c’est tout autant le Moi que le monde : l’investissement libidinal appartient avant tout à l’objet pervers.

Conclusion

62 Au terme de cet écrit, nous soulignerons la place centrale de « l’envie » et de « l’idéalisation » dans la perversion narcissique. L’envie participe du noyau conflictuel inaugural de cette structure, et détermine au-delà tout le rapport du pervers au monde et aux objets. L’idéalisation n’est autre que le vecteur d’amarrage et d’asservissement de l’objet. Durant toute la relation, la pervers n’aura de cesse de séduire l’objet pour le maîtriser : d’en rester le pôle attractif, idéal.

63 Il n’y a donc point de perversion narcissique sans envie, et sans le filtre narcissique de l’idéalisation, l’objet ne saurait soutenir très longtemps le lien parfaitement toxique que le pervers lui propose.

64 L’arme de séduction massive de la perversion narcissique réalise le tour de force de transformer le sujet névrosé en un narcisse amoureux, parfaitement dépendant, masochiste et dépressif. La prise en charge thérapeutique de ces sujets suit finalement le chemin inverse, nous ne ferons ici qu’en signifier les premières balises.

65 La prise en charge des dépressions narcissiques induites vise avant tout à permettre au Moi de retrouver son autonomie narcissique. Ce n’est que fort d’une intégrité narcissique, d’un éprouvé quant à soi suffisant pour valoir sentiment d’existence que le sujet via son Moi pourra tolérer à un moment donné, de se vivre indépendamment de son objet et de le penser comme étant extérieur à soi et au soi : de s’en différencier. Différenciation qui symboliquement vaut comme perte de l’objet mais aussi comme renoncement à l’idéal, et n’est pas sans générer des résistances ou produire de l’angoisse.

66 Ce premier temps thérapeutique contient ainsi une dimension spéculaire symboligène où le Moi se sentant vu, se perçoit en retour : s’éprouve reconnu et ce faisant se réinvestit. Tout en parallèle le partage de la vérité du sens, l’authentification du donné à voir et à entendre, de sa pensée et de ses perceptions : de sa réalité subjective, ainsi que la vérification par le sujet de son inscription intacte dans le temps de la thérapie, participent à la levée des dénis pervers qui entravent l’élaboration psychique