Ou Sauve toi la vie t’appelle de Boris cyrulnik.

Nous sommes tous devenus psychothérapeutes en venant de chemins et d’horizons différents, mais je peux penser que nous avons tous eu à accompagner un jour la question de nos clients autour de « Pourquoi nos parents ont été ceux qu’ils ont été avec nous ? ».

Cette question, Martin Miller, la traite avec beaucoup de pudeur, mais aussi d’opiniâtreté. Cet auteur m’a intéressée à plusieurs titres. En effet, il est psychothérapeute et il a dû, pour cela, tenter de nettoyer son espace intérieur pour faire place à ceux qu’il voulait accompagner et c’est toujours intéressant de voir comment un confrère s’y est pris pour faire ce travail. Et, comme on s’en doute, cette mission n’a pas été facile pour lui en raison de sa relation à sa mère… En effet, Alice Miller est aussi une psychanalyste célèbre pour s’être opposée à la « Doxa » psychanalytique de l’époque au sujet des mauvais traitements infligés aux enfants. Et pourtant, Martin Miller nous apprend qu’il a dû traverser la violence subie enfant de cette mère-là, majoritairement dans le silence et le non-dit, ce qui redouble toujours, on le sait, les empreintes traumatiques.

Dans cet ouvrage, il tente de penser/panser cette expérience-là. Pour ce faire, il effectue un travail pour retrouver ses éprouvés d’enfant d’une part, mais cherche aussi à comprendre celle qui fut sa mère, d’autre part.

Dans son cas à lui, le projet est rendu plus complexe par la personnalité de cette dernière. Dans ses ouvrages, que personnellement, j’ai souvent pu trouver plus militants que raisonnés, cette femme se range clairement du côté de l’enfant bafoué, humilié, rabaissé sans qu’on s’en émeuve autour. Elle restera d’ailleurs célèbre pour avoir popularisé la notion de « pédagogie noire » et est abondamment citée pour justifier l’interdiction des châtiments corporels en Europe. L’auteur va donc chercher à comprendre comment ces deux facettes ont pu co-habiter en une seule et même personne. Il tente de tisser une théorie possible du traumatisme qu’a vécu cette femme quand elle fut enfant, et ce alors même qu’elle ne lui laisse aucun indice aisé de l’existence de ce trauma. Il procède à ce tissage dans un esprit de compréhension sincère, sans pathos, ni déballage de linge sale qui m’aurait rebutée et pas intéressée. J’ai été profondément touchée des efforts que faisait cet homme devenu adulte pour aller à la recherche du mystère de la souffrance la plus proche de lui et l’ayant, pourtant, si intimement fracassé. Cela m’a conduite à formuler cette hypothèse d’un dépassement de son identification à l’agresseur, notion qu’on doit à la fille de Freud. Ainsi, la victime d’une violence cherche à traverser celle-ci et à comprendre la souffrance de la personne qui en fut l’auteur. Ce faisant, elle transforme les éléments reçus toxiques et les métabolise pour se les rendre assimilables et les rendre détoxifiés à l’environnement, à sa mère d’abord et à ses lecteurs ensuite. On peut penser ici à ce que Wilfrid Bion a théorisé comme « fonction Alpha » de la mère, mais qui est ici exercé par l’enfant ou à la notion de pro-flexion théorisée en Gestalt. Ce travail me touche évidemment aussi en tant que fille d’une mère qui a identiquement laissé peu de traces visibles de son propre vécu traumatique lors de la deuxième guerre mondiale ou sous forme de « trous », de blancs ne permettant pas aisément la pensée.

L’ouvrage autobiographique de Boris Cyrulnik peut aussi être convoqué en appui aux découvertes de l’auteur. Dans « Sauve-toi, la vie t’appelle » (Odile Jacob, 2012), cet auteur, si connu de tous, nous livre un pan extrêmement intime de son clivage intérieur profond ; clivage qui résonne avec celui de la mère de Miller. Il est touchant de lier le destin de ces deux écrivains extrêmement célèbres et qu’on peut considérer comme dévoués à la cause des enfants traumatisés et voire ainsi révéler à tous leurs traumatismes profonds si longtemps après les faits.

Mais, c’est à Martin Miller que je souhaite rendre hommage, à son opiniâtreté à ré-engager le dialogue avec cette femme devenue vieille, et à ne pas lâcher la clef de l’énigme que la souffrance de sa mère lui a tendue toutes ces années. Il semble que Martin soit enfin parvenu à une forme de paix, après y avoir longtemps laissé des parties éparses de lui-même.

Une telle lecture peut nous aider à penser et à traverser les violences silencieuses que nous portons encore pour d’autres.

C’est pour ton bien est paru en Allemagne en 1980 et a été pour la première fois publié en français en 1983 aux éditions Aubier. C’est un ouvrage qui n’est donc pas récent, mais sa réédition en 2008 est le reflet de l’intemporalité et de la gravité des problèmes qu’il aborde. En effet, dans la préface, son auteur souligne que « l’opinion publique est loin d’avoir pris conscience que ce qui arrivait à l’enfant dans les premières années de sa vie se répercutait inévitablement sur l’ensemble de la société, et que la psychose, la drogue et la criminalité étaient des expressions codées des expériences de la petite enfance », et elle estime donc que sa « tâche est de sensibiliser cette opinion aux souffrances de la petite enfance, en [s]’efforçant d’atteindre chez le lecteur adulte l’enfant qu’il a été ».

Alice Miller, née Alicja Rostowska à Lviv en Pologne en 1923, psychologue, philosophe et sociologue, a exercé pendant vingt ans le métier de psychanalyste, jusqu’en 1979, date à laquelle elle a abandonné cette pratique qui ne lui paraissait plus apte à permettre la compréhension de l’évolution des enfants maltraités jusqu’à l’âge adulte. Elle estimait que « si la psychanalyse voulait se libérer de son attachement à l’hypothèse de la pulsion de mort, avec le matériau dont elle dispose sur le conditionnement de la petite enfance, elle pourrait apporter une contribution bien plus importante à la recherche… Mais, malheureusement, il [lui semblait] que la plupart des analystes ne se soucient pas de savoir ce que les parents ont fait de leurs enfants, et abandonnent ce thème aux thérapeutes du groupe familial. Étant donné que ces derniers, à leur tour, s’attachent essentiellement à modifier l’interaction entre les membres de ce groupe, ils arrivent rarement à connaître les événements de la petite enfance ».

Cette rupture avec la psychanalyse est d’une grande importance dans les ouvrages d’Alice Miller qui a reproché aux psychiatres, psychanalystes et psychologues cliniciens leur incapacité à blâmer les parents pour certains désordres mentaux présentés par leurs enfants, eux-mêmes culpabilisés pour que soient épargnés les parents. Son objectif, qui sous-tend tout l’ouvrage C’est pour ton bien, est finalement de focaliser sa réflexion sur les seuls enfants afin d’ouvrir les yeux des professionnels, mais aussi du grand public, sur les souffrances subies par les jeunes enfants et leurs conséquences délétères à long terme.

La première partie du livre est consacrée à « la pédagogie noire » et à son terrible corollaire : la transmission transgénérationnelle de la violence. L’utilisation d’extraits du livre de Katharina Rutschky [1]

Rutschky K., Ed. Schwarz Pädagogik. Berlin, 1977. Ullstein. (recueil de textes sur l’éducation, pour certains d’une cruauté stupéfiante, des xviiie et xixe siècles) permet de définir l’éducation comme une technique de conditionnement, le but poursuivi étant l’obéissance : il faut enlever aux enfants leur volonté avec tant d’efficacité qu’ils ne se souviendront plus d’en avoir eu une.

Si les méthodes employées pour punir les enfants ont indéniablement changé (il y a sans doute, de nos jours, peu de foyers possédant des verges pour battre de façon codifiée les enfants), le regard porté sur leur comportement et le vocabulaire employé reste le même. Les enfants restent en effet toujours suspects de « caprices », entêtement, méchanceté, colère et cris sans motifs. Actuellement, à propos des cris, on ne peut pas ne pas évoquer le syndrome du bébé secoué dont la principale cause est constituée par les pleurs inconsolables, syndrome d’individualisation assez récente mais qui a sûrement toujours existé.

La base des comportements répressifs, qu’il s’agisse de punitions corporelles, d’humiliations ou de pressions (voire de manipulations) psychologiques, reste la même : les parents ont toujours raison ; l’adulte exerce son pouvoir sur l’enfant, ce qui est d’autant plus simple que cette attitude reste cachée et impunie. Et certaines méthodes perdurent, notamment le recours délibéré à l’humiliation ainsi qu’à l’abêtissement par les réponses inappropriées à des questions de l’enfant (notamment sur la sexualité). Une importance toute particulière est accordée à la violence psychologique, à sa perversité et à son difficile repérage, par rapport aux coups dont les traces sont visibles (ceci est une constante dans l’œuvre d’Alice Miller). La pédagogie noire sévit dès le plus jeune âge (chez le nourrisson) et concerne toutes les classes sociales.

Les conséquences à long terme de la pédagogie noire sont redoutablement graves. En effet, « la plus grande cruauté que l’on inflige aux enfants réside dans le fait qu’on leur interdit d’exprimer leur colère ou leur souffrance, sous peine de risquer de perdre l’amour et l’affection de leurs parents. Cette colère de la petite enfance s’accumule donc dans l’inconscient et, comme elle représente dans le fond un très sain potentiel d’énergie vitale, il faut que le sujet dépense une énergie égale pour le maintenir refoulé. Il n’est pas rare que l’éducation qui a réussi à refouler le vivant, pour épargner les parents, conduise au suicide ou à un degré de toxicomanie qui équivaut à un suicide ». De plus, le refus des adultes qui ont souffert dans leur enfance de se pencher sur ce douloureux passé, afin d’éviter une insupportable peine, les conduit à répéter les modèles traumatiques dont ils ont été victimes comme parents sur leurs propres enfants.

On voit bien à l’issue de cette première partie de C’est pour ton bien qu’il n’y a pas de véritable frontière entre ce que l’on nomme « la maltraitance » (qui serait finalement une entité médicale décrite par les professionnels de ce secteur, de la justice et des services sociaux) et la « violence éducative ordinaire » (forme de pédagogie), les caractéristiques en étant effectivement communes.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au devenir de sujets dont l’enfance a été détruite par leurs parents, analysé à travers trois études de cas. Christiane F., devenue droguée, prostituée [2]

Moi Christiane F. 13 ans, droguée, prostituée… Sous la…, « souvent battue par son père pour des motifs qui lui restaient incompréhensibles, finit par se comporter de telle sorte que son père “ait une bonne raison de la battre” ». L’enfance d’Adolf Hitler, entièrement livré aux caprices de son père, fait s’interroger sur « la genèse d’une haine insatiable qui dure toute une vie [car] il faut bien se poser la question de ce qui se passe chez l’enfant qui est, d’un côté, humilié et rabaissé par ses parents et qui a, d’un autre côté, le devoir impératif d’aimer et de respecter la personne qui l’offense et de n’exprimer en aucun cas ses souffrances ». Enfin, le troisième exemple, celui de Jürgen Bartsch, auteur, entre 16 et 20 ans, du meurtre particulièrement cruel de quatre petits garçons, met particulièrement en lumière le rôle protecteur essentiel de l’attachement précoce et la gravité des carences affectives. Abandonné à la naissance, cet adolescent a passé les onze premiers mois de sa vie dans un hôpital, a été adopté par une famille où il a été violemment et répétitivement battu par la mère ; il ne sortait jamais (car il aurait pu se salir) puis, à l’âge de 12 ans, a été placé dans un internat catholique à la discipline militaire rigoureuse.

C’est pour ton bien demeure malheureusement d’une grande actualité en France. Ainsi, si les châtiments corporels sont sans doute plus rares, l’opinion publique n’y est manifestement pas hostile puisqu’elle rejette massivement la promulgation d’une loi les interdisant, loi adoptée par la plupart des pays européens. Non seulement il n’y a pas de véritable frontière entre la « maltraitance » et la « violence éducative ordinaire », mais la persistance de formes de pédagogie répressive pose une question beaucoup plus large, qui est celle du statut médiocre de l’enfant en France, pays dans lequel il n’est pas sujet de droit.

C’est en France qu’est morte Alice Miller, en avril 2010 à Saint-Rémy-de-Provence, dans l’oubli, probablement victime tout à la fois de ses prises de position vis-à-vis des écoles psychanalytiques et de son affirmation de la suprématie de l’enfant sur la famille, socle de la société française. Il faut lire ses œuvres et tout particulièrement C’est pour ton bien, livre chaleureux, passionnant par la multitude de citations et d’exemples, et d’une écriture très accessible qui ne doit pas rebuter le grand public.

https://papapositive.fr/un-film-danimation-bouleversant-sur-la-maltraitance-educative/