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La consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs atteint dans le monde occidental et plus particulièrement en France des quantités tout à fait inimaginables d’il y a cinquante ans ; mais nous avons peu gagner, semble-t-il, en bienêtre et santé.. Et des milliers de pages ont déjà été écrites sur ce phénomène de masse, mettant en cause : les modes de vie occidentaux ; les modes de « consommation » de la santé ; l’omniprésence de l’industrie pharmaceutique ; l’appauvrissement de la place de la thérapie psychanalytique, souvent ramenée à la seule prescription médicamenteuse ; une prescription qui se fait en très grande partie par des médecins généralistes. Les pouvoirs publics s’en inquiètent. Ainsi, l’Office Parlementaire d’Évaluation des Politiques de Santé (OPEPS) a publié en 2006 un « Rapport sur le bon usage des médicaments psychotropes », qui relève un certain nombre d’éléments tout à fait saisissants. Un français sur trois prend des psychotropes au cours de sa vie, et un sur quatre au cours des douze derniers mois ; en termes de nombre d’unités prescrites, les psychotropes se situent au deuxième rang derrière les antalgiques ; le nombre de sujets traités par antidépresseurs est passé de 2, 8% de l’échantillon en 1994 à 5% en 2003 ; la prescription de psychotropes émane à 80% de médecins généralistes ; l’augmentation de la consommation est fortement en rapport avec la chronicité de la prise de psychotropes.

La souffrance fait partie de la vie, et qu’il n’est pas forcément souhaitable de l’éliminer à tout prix, car le conflit dont elle est le témoin est aussi porteur d’une dynamique de changements potentiellement intéressants du point de vue de la « santé mentale ». Un tel argument est en train de devenir irrecevable devant l’exigence de « santé », et donc de « bien-être complet » immédiat grâce à des traitements qui à terme ne tiendront peut-être pas leur promesse.

 

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La relation psychanalyste patient relation se conçoit principalement comme une rencontre.

Par conséquent il y a, à travers cette médicalisation des souffrances psychiques, une réduction des capacités d’identification, conséquence d’une relation médecin–malade qui ne se conçoit plus principalement comme une rencontre. Les généralistes  sont moins bien préparés  pour parvenir à saisir la logique des pensées, des paroles et des actes du patient, c’est-à-dire pour se représenter les enchaînements qui conduisent aux manifestations les plus visibles, à savoir aux symptômes. Il est donc plus difficile pour eux de s’introduire dans ces enchaînements, au sens de l’engagement d’un dialogue avec eux : autrement dit, d’introduire une dimension « psychologique » ou « psychothérapique » dans la rencontre avec le patient, si l’on admet comme « psychologique » la dimension qui permet, au médecin comme au patient, d’établir des causalités psychiques dans les manifestations psychopathologiques. Il est à souligner que ces causalités psychiques s’établissent sans concurrence avec les autres hypothèses, notamment « biologiques », des troubles, que le médecin peut par ailleurs garder à l’esprit. En effet, établir des causalités psychiques n’est pas synonyme de « psychogenèse » par opposition à l’« organogenèse » (ce vieux débat devrait être considéré comme obsolète), mais consiste à tenir compte du besoin inhérent à l’esprit humain de donner un sens à ce qui lui arrive, et de considérer ses faits et gestes comme expression de ce sens. S’introduire dans les enchaînements qui conduisent aux symptômes signifie pour le psychanalyste un effort d’apprentissage de plusieurs langues étrangères ou, pour être plus précis, semi étrangères : il y a à la fois découverte et reconnaissance dans ce dialogue, découverte de ce qui est propre à l’autre, reconnaissance de ce qui, malgré les différences expressives, nous savons déjà par l’observation aussi bien des patients précédents que de nous-mêmes. C’est en cela que la médicalisation de la souffrance psychique entraîne avec elle un certain effacement de ce souci pour la langue de l’autre au profit de la langue universelle de la sémiologie et de la nosographie. La souffrance psychique d’aujourd’hui est examinée, et donc diagnostiquée  en découle une prescription médicamenteuse souvent hâtive qui laisse peu de chance à la thérapie psychanalytique .

Mais il est possible que la période que nous traversons soit transitoire : elle traduit un moment de l’évolution des sociétés occidentales, et notamment des idées que l’homme occidental se fait de lui-même, de ses rapports avec les autres, et des joies et souffrances que ces rapports entraînent chez lui. Entre nouvelles conquêtes et nouveaux désenchantements, de nouveaux regards, et donc de nouveaux modèles, ne manqueront d’apparaître. Il reste que le sujet a à s’approprier le droit à prendre l’initiative des soins alternatifs à la médication 

 

Joëlle LANTERI – Psychanalyste à Saint-Maximin-la-Ste-Baume